8 décembre 2020

Suite à plusieurs semaines de discussions avec le centre Librex, AFP organise une rencontre en ligne à l’occasion de la sortie d’un lexique “Les mots du contre-pouvoir” destiné à vulgariser le jargon militant de plus en plus mobilisé à l’époque pour décrire les réalités des personnes marginalisées.

Cette discussion est aujourd’hui disponible sur le site de zinTV ci-dessous

Je vous invite grandement à aller écouter mais avant cela, j’ai décidé de vous partager ici, quelques éléments de réflexion qui ont modelés les négociations et la forme de la rencontre finale. Car il m’était inenvisageable de participer à un projet qui de base, n’était pas tout à fait aligné avec les principes que défend le projet Afrofeminism in progress.

À l’origine du projet, deux intervenantes principales étaient prévues par le Centre Librex Rokhaya Diallo et Maboula Soumahoro qu’on ne présente plus (mais si vous vous voulez creuser, cliquez sur les liens).

La modération était prévue par Emmanuelle Nsunda (moi-même qui écrit ces lignes donc). Le budget avait quasi déjà été complètement alloué aux rémunérations de ces trois parties et la logistique technique nécessaire à la captation de l’événement. Petite précision, je n’ai jamais posé les yeux sur le budget et ne tenait pas à le faire, vu que ce n’était pas ma responsabilité. Ce qui ne m’empêchait pas d’avoir une ou deux questions à poser (hehe).

Bien que l’expertise des deux invités sur les questions d’anti-racisme n’est aucunement remise en cause, il me semblait impératif par souci de cohérence d’inviter des militant·es antiracistes travaillant sur le terrain belge. La discussion s’organisait à l’occasion de la sortie d’un lexique sur les mots du contre-pouvoir réalisés, produit et financé dans un contexte belge. La racialisation des sociétés et les discriminations qui en découlent dépend directement du contexte géopolitique, et de la manière dont la négrophobie se transcrit dans les politiques locales - ce qui amène à des différences significatives de vécus pour les personnes noires et racisées que ce soit dans des territoires aussi rapprochés que la France ou la Belgique. Il me semblait donc important que ces nuances soient tangibles au sein de la discussion et dont seul.es les acteurices de terrain peuvent témoigner avec une précision chirurgicale.

Cette exigence permettait de soulever un problème de fond dans la production et la diffusion de rencontres sur l’antiracisme de manière générale en pointant le déséquilibre entre le travail de transmission et de pédagogie et les politiques de diffusions d’événements qui répondent à des enjeux et de visibilités échappant rarement à des dynamiques capitalistes. Pour rappel, on est dans un contexte post- George Floyd ou le slogan BLACK LIVES MATTER était encore à la mode et toutes les institutions culturelles s’arrachaient les subventions débloquées à la va vite pour décrocher sa médaille du meilleur allié.

Ces asbl (d’éducation permanentes, de médiation culturelle, de production, diffusion, etc), de part le système intrinsèque lié au subvention, doivent défendre un projet et répondre à un cahier de charges précis et travaillent sous une forme de pression directement liée à la réussite du projet. Les financements étant de plus en plus ponctuels et précaires, la réputation des association est précieuse pour défendre leur dossiers futurs. Elles doivent donc produire des résultats et la participation du public est un élément de mesure du succès devenu incontournable dans l’analyse des statitisques. D’où le réflexe assez naturel d’inviter des personnes qui jouissent d’une forme de reconnaissance étendue permettant d’attirer du monde, (à l’instar d’une tête d’affiche dans un festival). Sauf que dans ce cas précis, nous ne sommes pas dans un événement de divertissement, mais qui vise à renforcer la protection de la dignité humaine via l’information.

Nous comprenons ce mécanismes, mais le critiquons, car il met en compétition des profils qui ne devraient pas l’être. L’engagement politique ne devrait pas reposer sur le nom ou les épaule d’une seule personne pour être crédible, mais bien sur une cause et les directions prises pour la défendre. Les milieux anti-racistes souffrent de ces politiques de visibilités, d’héroïfication depuis des décennies. Et en acceptant cela, nous fragilisons nos luttes car il suffit de couper une tête pour affaiblir une cause entière. Stratégie utilisées depuis des années par le monde blanc, des assassinations très publiques et médiatisées de personnages et militants politiques noir·es à travers le monde, au travail plus pervers et insidieux visant à d’essouffler de figures militantes qui disposent de moins de visibilité et disparaissent souvent malheureusement en silence. Ce sont des sorts, que je veux éviter à mes paires qui se battent tous les jours en Belgique pour plus de justice et de réparation noire mais n’étaient pas invités dans les panels à l’époque parce que leur noms résonnaient beaucoup moins.

Inviter des personnes ayant atteint un certaines reconnaissance en matière de l’anti-racisme en dehors du territoire belge, c’est participer à l’invisibilisation des acteurices sur place et participer au discours qui nous laisserait penser que nous sommes nulle part dans la lutte en Belgique d’une part. Ce qui est faux. Et participer à alourdir le fardeau de quelqu’un un·es au lieux de porter une lutte de manière collective, d’autre part. Car le paradoxe c’est que des personnalités comme Rokhaya Diallo et Maboula Soumahoro, qui font énormément avancer le débat avec leurs productions littéraires, essays et cinématographiques, sont très mal reçues en France.

ALORS QUE FAIRE ?

Questionnez les choix et les budgets lors de l’organisation des projets.

Nous savions que les budgets avaient déjà été alloués, mais nous avons exigés de l’organisation de trouver de quoi payer des intervenant·es issus du contextebelge également afin que les piliers théoriques amenés par des expertes qualifiés soient enrichis d’expériences de terrains validées par des militan·es locales.

Rappeler le rôle des asbl et des subventions publiques

Les subventions publiques n’ont pas été créées pour répondre à des politiques de profits. Un événement peut flopper sans mettre en cause la qualité de l’équipe et du contenu. Ne nous laissons pas paralyser par les enjeux financiers et ne donnons pas raisons à ces logiques de sélections et de compétitions. C’est cela qui nous fera couler.

Elles sont perçues comme des parias antipatriotiques et sont publiquement attaquées de manière très violente et à répétition dans leur propre pays. Des conditions de travail qui doivent être exténuantes et qu’aucun accueil aussi enthousiaste qu’il soit à l’étranger ne peut compenser. La dernière polémique suite à la caricature de Rokhaya Diallo parue dans Charlie Hebdo en est un des exemple les plus récents.

ET POUR LE PUBLIC?

Ne tombez pas dans le piège de l’héroïfication.

C’est un outil capitaliste, qui au nom de la valorisation d’une prétendue excellence, continue de nous hiérarchiser.

Excellence et qualité n’est pas synonyme de luxe et confort

Je sais que tout le monde veut avoir chaud et que en plus on mérite. Mais par pitié, chechez la cohérence des événements dans lesquels vous vous rendez et les intentions des organisateurices. Ne tombez pas dans le piège du prestige. Des conférences de qualité pro max n’ont pas besoin d’être organisée dans de grandes institutions avec fauteuils en velour et sous des lustres à étages. Honorez l’énergie de vos paires et pointez-vous aux événements organisés dans les salles communales moches et carrelées mais qui s’assurent d’oeuvrer à votre émancipation politique.

Dans ce cas précis, suite à mes chipotages, j’ai pu inviter quatre personnes supplémentaires que je jugeais importantes à mettre en avant dans le cadre de ce débat. Je remets leurs noms en majuscules ici :

Aïda Yancy, Selemani Gloria Djemba, Giù.

Merci à vous encore d’avoir accepter. Merci aussi à Rokhaya et Maboula pour leurs travaux : nous serons toujours derrière vous. Merci aux travailleuses du Centre Librex qui ont écouté et ajusté le tir. Merci à l’équipe de Zin TV pour la captation et l’archivage de ce moment.

N’oubliez pas d’être insolentes et d’oser poser les questions qui vous dérangent. On ne sait jamais : sur un malentendu, ça peut finir par payer.

Démarquez-vous

Tout commence par une idée. Peut-être voulez-vous créer une entreprise. Peut-être voulez-vous donner une nouvelle dimension à un passe-temps. Ou peut-être avez-vous un projet créatif que vous souhaitez partager avec le monde entier. Quel que soit votre cas, la façon dont vous racontez votre histoire en ligne peut faire toute la différence.