Mickalene Thomas - Grand Palais Paris

Mickalene Thomas Affiche

La première semaine de mars 2026, j’étais à Paris. En pleine fuite de mon air habituel. En recherche de contenance et de consistance. Entre sessions de travail, expositions et interludes familiaux entrecoupés de moments solitaires. Surtout la nuit, face à une lune en décroissance. Je cherchais le calme. Quoi qu’avec un cerveau comme le mien, le silence n’existe jamais. Ces articles commencent décidément à ressembler à de petites vidanges mentales. Un moment suspendu, où je vous partage un flux de pensées et, cette fois-ci, en particulier celles qui m’ont traversées durant mon passage à l’exposition “All About Love” de Mickalene Thomas au Grand Palais de Paris.

Depuis dix ans, je m’efforce d’appliquer l’afroféminisme à ma vie quotidienne, avec plein d’imperfections certes, mais mon sens critique s’est tellement aiguisé que je suis souvent la sceptique de service. Et sceptique je l’étais quand j’ai vu l’annonce de cette exposition, parce que j’éprouve toujours une forme de malaise quand des textes penseureuses noir·es qui ont littéralement contribué à ma survie et dont les premiers accueils publics étaient loin d’être chaleureux sont tout d’un coup sacralisés à grande échelle dans des espaces comme le Grand Palais. Pour remettre les choses dans leur contexte, ce lieu sorti de terre en 1900 a toujours été au service de la propagande coloniale et de la mission civilisatrice, en glorifiant le projet impérial français et en hiérarchisant des peuples (des zoos humains y ont notamment été présentés). Il a aussi grandement contribué à façonner l’esthétique, la normalisation de ce qui est considéré comme beau et sensible en matière d’art, en accueillant les salons d’art qui dictaient les tendances durant le dernier siècle. D’instinct, ce ne serait donc pas le premier allié à mettre sur la carte pour mettre en valeur le travail d’une artiste noire qui a dédié quasi l’entièreté de sa carrière à recentrer la beauté des corps noirs, et en particulier des femmes noires. J’ai donc tendance à vouloir gatekeeper ces auteur·ices, par peur que le monde blanc le récupère et le vide complètement de son sens. All About Love est devenu de plus en plus populaire depuis la mort de bell hooks en 2021 et, encore une fois, brandi par tout le monde et n’importe qui pour revendiquer l’amour communautaire en effaçant souvent totalement les communautés noires depuis lesquelles ces textes ont été pensés.


Mais je me dis aussi que même si ces espaces ne pourront jamais incarner totalement des luttes antiracistes, ce genre d’événement a peut‑être le mérite (de part leur visibilité) de révéler à des publics moins politisés une conscience politique qui sera le premier pas vers une libération du monde blanc. Si, à la manière de bell hooks, l’amour y est présenté comme un acte politique et conscient, un engagement collectif pour lutter contre les systèmes d’oppression, alors, dans ce cas présent, il peut contribuer à défaire les visiteurices issu·es de communautés marginarlisées des prisons qui les enferment dans des cadres réducteurs.

Salle 1 : Accueil

Dès l’entrée, nous sommes invitées à nous installer dans l’espace et à prendre notre temps. S’asseoir sur des cubes et des coussins aux motifs colorés et variés. Et même ici, alors que l’invitation est claire, j’hésite à l’accepter. D’où me vient cette idée qu’il est dangereux de s’asseoir dans une exposition ? À potentiellement creuser en thérapie. Bref, commençons.



Piles de livres.

À une époque, je photographiais les bibliothèques de mes amies quand j’étais chez elles. Un peu creepy mais pratique pour garder le fil de l’étendue des connaissances dont je ne connaissais pas encore l’existence. Une liste d’espoirs qu’on ne réalisera jamais, comme cette pile de livres qui s’accumule à côté du lit et qu’on n’ouvre pas. Pourtant, on continue à en acheter.

Salle 2: Déesses noires et photographies

Les carnets de notes sont des dons pour le futur. Je vis dans un monde où beaucoup de mes questions restent sans réponses (et je me pose sans cesse des questions). Avoir accès aux notes de l’artiste soulage certaines spirales. Paradis de textures et reliefs. Anatomie de collages. Beaucoup de choses à voir de près, mais j’avais oublié que les Parisiens sont énervés. Gardiens compris. Loooooooooooooord.

C’est marrant comme il y a des choses qu’on laisse de côté pendant plusieurs années et puis qu’on réouvre par hasard, juste au moment où sans aucune explication, cela fait sens. J’ai lancé la série Monster (l’anime) au début d’un séjour de trois semaines dans le centre de Berlin. J’ai regardé Retour à Séoul dans l’avion pour la Corée. Et hier soir, j’ai revisionné Paris Is Burning. Des œuvres en attente ou en suspens, parfois pendant des années, par peur de la déception, ou de faire face à ma propre honte. Ou de la découvrir avec un nouveau recul, et en perdre le premier plaisir éprouvé. Mais Paris Is Burning, j’avais enfin les sous-titres pour le décoder cette fois. Dix ans après.

“Le ball n’est pas une compétition mais permet d’exister. Là où dans le monde réel il faut se cacher”. Je me demande si c’est une expérience similaire que nous vivons femmes noires, straight comprises. D’ailleurs, je ne suis pas très impressionnée par le titre de l’espace. Quand le monde nous reconnaît nous ne pouvons être que des icônes ou des déesses. Jamais invisibles ou inutiles. Comme si nous ne pouvions qu’être menaçantes dans la normalité.

Dans le catalogue de l’exposition, un article entier de Darnell L.Moore est dédié à la queerness des femmes noires. “To be Black and a Woman is to live queerly”, je préciserai que c’est le cas particulièrement quand on évolue dans un contexte minoritaire. En-dehors de toutes normes et devenant rapidement des anomalies si nous sortons de nos rôles assignés par la société. Khira Hickbottom affirme que quand tu es une femmes noire, tu es queer ta vie entière.

J’imagine la tempête dans l’atelier. C’est beaucoup de matière à s’approprier. Comment maîtriser autant de reliefs différents ? Il faut être fearless. J’en ai le tournis. C’est marrant comme l’imagination fonctionne et sélectionne ses sujets. Moi, je peux détourner n’importe quel objet de son usage. Mais la matière, j’ai du mal à jouer avec, à lui donner une nouvelle assignation. C’est pourtant une compétence fascinante que j’aimerais développer. Thomas a cette intelligence-là. Je l’envie un peu. Elle a probablement dû beaucoup travailler pour en arriver là. Le temps investi dans les expériences. Nous ne voyons que les produits finis, jamais les milliers d’essais.

Salle 3: Icônes

Je spirale sur le détournement de la matière. Thomas s’attaque aussi aux supports. Voilà quelqu’un·e qui ne s’ennuie pas. J’adhère complètement à l’épaisseur des œuvres. À ce stade, c’est un statement. Collage sculpté dans la masse. Difficile à voler ou à déplacer. Le poids s’impose dans l’accroche. Cauchemar en découpes. J’espère que les sous-traitants souffrent de la même folie. Et l’équipe technique du musée également. Du miroir ? Ça donne envie de se rapprocher. Dans les oreilles, je viens de lancer le dernier album d’Ari Lennox, Vacancy. Après avoir réécouté Kendrick pour la cinquantième fois, beaucoup trop fort, je vous l’accorde. Mais au moins, je détruis mes sens en privé, à travers mon casque. Je n’embarque pas toute la rame de métro dans ma chute auditive. Mais bon, du coup, en suivant mes principes, je n’entends pas l’alarme. Je suis trop près. Un gardien vient m’engueuler. Ben, c’est la force d’attraction du miroir aussi. Et puis j’ai appris à regarder les choses de près, déformation improfessionnelle — vu que je n’ai pas d’emploi officiel. L’engueulade du gardien me propulse en dehors de mon corps pendant quelques minutes. Je suis sûre que personne ne sera jamais assez bien payé pour crier sur les gens, d’une, et, de deux, je me suis excusée : pensez à votre cœur, passez à autre chose et arrêtez de grommeler. Faudra que je fasse une petite interview là-dessus aussi. On vous engage sur la base de votre attitude ? Ou c’est juste Paris ?

Salle 4: Mémoires domestiques et odalisques

Règles, jour 2 btw.Ce qui me fait grandement apprécier les nombreux sièges. Dans cette salle, il y a certains sur lesquels on peut s’asseoir et d’autres non. Et c’est spécifié : « Ne pas franchir ». Rude, mais clair. Merci beaucoup. Je m’assois sans stress. Et si je les tache, ça ajoutera de la couleur. D’ailleurs mon OOTD matche avec les moodboards de Mickaelene. J’ai l’impression de faire un peu partie de l’expo. (Par contre, sur la compatibilité météo, je me suis un peu loupée.) C’est peut‑être ce qu’a dû penser cette inconnue quand elle m’a prise en photo. Elle a un nom maintenant : Sydonie. C’est fou le pouvoir d’une présentation — passer d’une silhouette à une personne qui porte un nom. Elle est photographe. Et la personne qui l’accompagne a l’air d’être le genre d’ami·e qu’il faut avoir dans sa vie pour se sortir les doigts du cul. Bref, je vous mets son insta. J’ai oublié d’enregistrer celui de sa pote. En tout cas, merci.

© Sydonie ghayeb photographie

Salle 5: Les lutteuses

Le flux de pensée s’est coupé. Je me repasse en boucle mon interaction avec la photographe. Pourquoi suis‑je incapable de dire des trucs sensés à des inconnues ? Les lutteuses au mur, c’est la bataille que je mène tous les jours avec les pensées intrusives. Voulez‑vous bien vous taire ? On essaie d’adresser poliment la parole à des individus. Sans bouffée de chaleur à la carte. Donc tenez‑vous tranquille, sous prise de bras si besoin. Merci.

Salle 6. “Avec Monet”

Flemme. Les hommages à Claude d’emblée me donnent envie de bailler. Mais j’admets que le bougre avait du talent. Ce n’est pas le seul, ceci dit. Parfois je me sens déconnectée des intérêts généraux : les documentaires les mieux cotés ou encore les expositions tendance. J’oublie que les gens s’intéressent encore autant au monde blanc. Mais bon, le chapardage peut circuler dans les deux sens et Mickaelene Thomas a séjourné à la résidence d’artiste en 2011 et y a produit une série d’œuvres que j’admire parfois à contrecoeur. Les citations des oppresseurs sont des choix que je ne comprends pas toujours mais que je respecte, car les méthodes de guérison sont multiples et propres à chacun·e. Et puis nous sommes des êtres de contradictions. Par exemple, la référence à L’Odalisque d’Ingres me dérange car c’est un symbole par excellence d’exotisation, et selon moi la libération des corps noirs peut largement se faire sans retravailler/détourner le sujet. Mais ça a le mérite de créer une conversation, et ce qui est bien dans le principe de la conversation, c’est qu’on peut choisir d’y participer ou non. Et je répète, nous sommes des êtres faits de contradictions. À ma grande surprise, l’un de mes coups de cœur de l’exposition est la citation de Manet, “Le Déjeuner sur l’herbe, les trois femmes noires d’après Picasso”.

Je suis toujours d’avis que les femmes noires n’ont pas besoin de passer par la réappropriation d’esthétiques qui ne les ont jamais respectées pour tout d’un coup exister. Mais je ne peux qu’admirer les décisions techniques, entre collage, peintures, superpositions, surlignements de strass, tracés, lignes, entremêlements de motifs et couleurs, le tout est juste trop fun pour ne pas en vouloir encore plus. Par contre, je hais les vitres. Elles ne respectent pas la lumière et par extension nous. Nos regards. Tout est plus difficile à travers une vitre. Même si elles sont invisibles. Soi-disant. Elles ont tout de même le pouvoir de heurter. Par surprise en plus. Et elles protègent comme altèrent en fonction de la main qui les pose. Tout devient relatif avec une vitre. Elles changent la perception des choses en fonction de ta position. Mais surtout pourquoi une vitre ici et non là. Précisément dans ce cas. Bref. Mickalene Thomas semble penser les œuvres dans leur cadre. C’est encore une autre forme de perfectionnisme ou de pensée globale. Est-ce elle qui a exigé la pose de cette vitre ? Je pense que la vitre s’explique par le support plus fin. Papier. Mais je spirale, encore.

Bon zoomer pour les macros c’est tricher. Mais vu les sensibilités alentours, je déroge à mes règles personnelles… Je tente des vidéos aussi. Les perles scintillent, ça rend le truc vivant. Du moins en vrai… un peu moins dans les vidéos. 


Salle 7: Shrine

Je repense aux souvenirs des différents intérieurs, salons et studios recomposés quelques salles plus tôt. J’aime quand nous prenons le temps de décorer, de nous installer dans l’espace, d’oublier la règle universelle qui voudrait que la blackness soit en servitude ou éphémère. Avec quelques mois et deux pièces de retard, je m’autorise enfin à l’admettre : I am still grieving all the houses that I had to leave or escape. They were my home, and I don’t know yet if and when I would be able to build a sustainble and safe one for myself. Les salons de Thomas et aires de repos situées une peu partout dans l’exposition aident sur ce plan. Piqûre de rappel. Nous pouvons nous installer, décorer, ne pas surempiler, jouer sur les couleurs et les motifs sans avoir peur d’être chassées et mises dehors à tout moment. Ça et les miroirs : aimer, c’est accueillir la personne dans son entièreté et respirer ensemble. Aujourd’hui, tous les visiteur·ses respirent ensemble.

Salle 8-9: Résiste, collage

The space is black women crowded. En groupe où seules. Prenant des photos les unes des autres. And I love it. Je visite les expos seule car c’est quelques chose que j’aime faire en silence. Je lis toutes les notices et je note plein de trucs sur mon téléphone. J’ai horreur quand on me demande mon avis tout de suite sur un truc (moi, ça prend toujours trois, quatre jours à s’imprimer). Mais aujourd’hui, j’envie un peu Sydonie et ses ami·es. Comme quand je vais voir un film seule et que j’ai personne avec qui discuter sur le chemin du retour. Pas du film. Ce genre de truc aussi, ça me prend du temps pour digérer et pondre un avis. Mais surtout, j’aime garder jalousement pour moi mes premières impressions, et ne pas les voir écrasées sous les avis des autres. J’ai l’impressions qu’une fois présentées au monde, elles devront lutter pour continuer d’exister. J’ai mis vraiment beaucoup d’années à m’autoriser à développer une opinion. C’est donc encore un peu difficile pour moi de les partager.

Des aplats en relief, un de mes trucs préférés.

Dans When we see us, Mickalene m’avait dérangée. Ou plutôt la manière dont l’œuvre choisie avait été présentée. C’est la difficulté des expos collective. Ont prend le risque de donner une image trop restreinte de l’artiste, si lea visiteureuse manque de curiosité pour creuser. 

Je m’approche en alerte. Léger choc post trauma. Une impression de Guernica. Petite bande texturée surprise. Thanks a lot for that. La notice confirme. Guernica détails. Je ne me spoile pas les notices avant de m’être fait ma propre opinion sur les œuvres. Un peu comme je ne lis pas les livrets d’opéra avant la pause. Ou les synopsis avant de voir les films. Ou les quatrième de couverture avant de lire les livres. Un moyen d’être certaine que mes premières impressions m’appartiennent. Et puis il y a cette fâcheuse tendance à vouloir re-situer les artistes noir·es dans des filiations blanches pour les élever à un certain niveau. Parfois en déformant les cases ou forçant pour que tout rentre. Je retrouve un peu de cela ici mais pas aussi pesant que dans Paris noir. Ça c’était vraiment exagéré. J’en parlerais en temps voulu.

Comment on fait une bande de peinture aussi large? Avec du tape? Combien de couches ? Où puis-je me procurer une brosse qui donne ce rendu? Les collages sont des cadeaux superposés. Par contre les décalages, C’EST FAIT EXPRÈS ? 

Salle 10: Je

Je ne suis pas très strass mais j’adhère dans ce cas précis. Ils sembleraient que certains coutent très chers.La texture des coiffures afro en strass c’est plus que du génie. Une prise de tête qui exige un peu de folie. Mais qui vaut la peine si quand celles qui ont passées des heures au salon, se souviennent de la sensation des mains de la coiffeuse sur la crane et comprennent le volume en un coup d’oeil sur le motif.

C’est pas mal de terminer en se regardant dans les yeux. Après avoir traversé ce que ces yeux nous donnent à voir. Son regard sur le monde. Ses découpes, ses lignes, des profondeurs. Sa logique. Son tranchant. Ses assemblages et transitions. Nous sommes à présent face à face. Comme pour les notices, j’aime les présentations qui arrivent après avoir vu ce dont la personne est capable? ça donne une base concrète pour construire une relation, mais il vaut mieux appliquer ce principe à des gens que l’on cotoye vraiment. Bref, joyeux final. 

CONCLUSION

L’exposition m’a permis d’avoir un aperçu plus complet de l’œuvre de Mickalene Thomas et de me plonger dans son univers. C’est l’avantage de ces grandes institutions qui ont les moyens de s’offrir ce type de rétrospectives. C’est aussi la première fois que le Grand Palais consacre une exposition solo à une artiste noire. Je pose cette information là. Mais ce genre de sortie me rappelle aussi à quel point ce qui est perçu comme radical et transgressif est en réalité ma normalité. Et si elle est présentée de la sorte, c’est que tout est fait pour accommoder le regard blanc et qu’il se sente confortable même dans un des rares espaces qui n’a pas été créé entièrement pour lui (old same old). J’ai appris aujourd’hui que ça avait été théorisé, le concept de haptic gaze en opposition au completative gaze. Je vous laisse googler le truc. Thomas oscille entre les références à la peinture moderne et contemporaine blanche, aux grandes icônes noires, en passant par des magazines underground et référence pop noires qui ont probablement rythmées son enfance aux États-Unis. Ces entrechocs de plusieurs mondes sont les écosystèmes où évoluent de manière quotidienne les communautés diasporiques. J’ai eu l’impression de me promener dans un terrain familier durant toute la visite. Et j’en ressors toujours avec toujours la même conclusion : malgré la voracité du monde blanc, les créativités noires seront toujours pour moi une source d’espoir qui me permet d’avancer.

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